Inégalités territoriales au Sénégal : pour un développement enfin équitable

24 octobre 2025 | 0 commentaires

Depuis plus de quinze ans pour ne pas dire des decennies, certaines régions du Sénégal semblent frappées d’une même fatalité : être les parents pauvres des politiques publiques d’investissement. Ziguinchor, Tambacounda, Kolda, Bakel ou encore Kédougou figurent régulièrement parmi les zones les moins dotées en infrastructures modernes, en projets structurants et en financements d’envergure.
[Et sous ce rapport, le programme du nouveau Ministere de développement des Infrastructures recemment publié sur son site en ligne ne semble pas amorcer une rupture allant dans le sense d’un reequilibrage, même s’il faut se feliciter des efforts de transparence consentis.]

Pendant que des centaines de milliards sont injectés ailleurs — routes, échangeurs, TER, pôles urbains — ces territoires, eux, attendent toujours leur véritable décollage.

Cette situation n’est ni anodine ni sans conséquence. Elle nourrit un sentiment d’injustice, fragilise la cohésion nationale et compromet, à long terme, la dynamique d’émergence du pays. Car un Sénégal à deux vitesses est un Sénégal affaibli.

Des territoires oubliés, un potentiel inexploité

Ces régions longtemps marginalisées cumulent pourtant les atouts:

  • des terres agricoles fertiles (Casamance, Kolda, Tamba),
  • des ressources minières importantes (Kédougou),
  • un capital humain jeune et abondant,
  • un riche patrimoine culturel et touristique.

Mais faute d’infrastructures adéquates — routes, hôpitaux, universités, zones industrielles, ports secondaires, réseaux d’eau et d’énergie fiables — ces atouts demeurent sous-exploités. Cette carence structurelle entretient la précarité, favorise l’exode rural et freine l’investissement privé.

Une discrimination silencieuse

On ne peut parler d’émergence quand l’essentiel de l’effort national reste concentré dans quelques pôles, au détriment des autres. Cette forme de discrimination, subtile mais réelle, doit être nommée et combattue. L’État a la responsabilité d’assurer une équité territoriale, et non une simple égalité théorique. L’équité, c’est donner davantage à ceux qui partent de plus loin, afin que tous rejoignent le même niveau d’opportunités.

Les chiffres récents confirment cette réalité. La région de Dakar concentre à elle seule près de 46 % du PIB national, et Dakar–Thiès captent à elles deux la majorité des investissements structurants et une part écrasante des IDE, parfois plus de 70 à 80 % selon les années. Dans le même temps, les régions de Kolda, Kédougou, Tambacounda, Ziguinchor ou le département de Bakel contribuent faiblement au PIB national, non par manque de potentiel, mais par déficit chronique d’investissements publics et privés. Résultat : des territoires entiers restent à l’écart des grands projets, sans zones industrielles actives, sans hubs logistiques modernes, avec des réseaux routiers insuffisants et des infrastructures sociales sous-dotées.

Autrement dit, le retard n’est pas naturel : il est fabriqué, entretenu par la géographie des choix budgétaires.

Les conséquences socio-économiques d’un déséquilibre territorial prolongé.

Les inégalités d’investissement produisent, sur le long terme, des effets cumulatifs lourds:

  1. L’exode rural et l’hypertrophie de Dakar.
    Les jeunes quittent les régions sous-dotées, ce qui vide l’intérieur du pays de ses forces vives et crée une pression explosive sur Dakar : chômage, insécurité, informalité et crise urbaine permanente.
  2. La pauvreté auto-entretenue.
    Sans infrastructures, pas d’investissements ; sans investissements, pas d’emplois ; sans emplois, pas de pouvoir d’achat. Le sous-développement devient un cercle vicieux.
  3. La montée des frustrations et des tensions sociales.
    Le sentiment d’abandon mine la cohésion nationale et affaiblit la confiance envers l’État.
  4. Des risques accrus d’insécurité et de trafics.
    Les zones enclavées deviennent des couloirs de contrebande ou des zones grises difficiles à contrôler.
  5. Une économie nationale inefficace.
    Un pays ne peut pas prospérer avec un seul moteur de croissance. L’émergence exige plusieurs pôles régionaux interconnectés. Le temps de la rupture

Le Sénégal a aujourd’hui l’occasion de changer de cap et d’engager une politique de développement réellement équilibrée. Trois ruptures sont attendues;

  1. Rééquilibrer les budgets d’investissement en priorisant les régions en retard;
  2. Amener les services publics essentiels partout, et non seulement dans les capitales régionales;
  3. Faire émerger de nouveaux pôles économiques à l’intérieur du pays, pour réduire la dépendance à Dakar.

Ce choix n’est pas seulement politique : il est moral, stratégique et vital. Aucun pays ne se développe durablement en laissant en marge des pans entiers de son territoire.

Avancer ensemble, ou ne pas avancer du tout

Le développement doit cesser d’être un privilège géographique. Il doit devenir un droit national, garanti à chaque citoyen, qu’il soit de Bakel ou de Dakar, de Ziguinchor ou de Thiès. Le Sénégal ne gagnera la bataille de l’émergence que si chaque région est mise en mouvement, dans un projet commun, solidaire et inclusif.

L’heure n’est plus au constat, mais à l’action. Rééquilibrer, réparer, investir, connecter, aménager : voilà la vraie rupture, celle que les populations attendent.

PAR: MOUSTAPHA BARRY

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